Hors-là, celui qui n’est pas là, j’ai choisi ce pseudonyme en référence à la nouvelle fantastique de Maupassant: Le Horla, qui se présente sous la forme d’un journal dont l’auteur se voit parasité par un être invisible. Un parasite invisible… c’est un peu ce que l’on a l’impression d’être lorsque l’on vit des aides sociales et que l’on passe tout son temps devant un ordinateur. Je suis ce que l’on appelle un no-life, pas du genre accroc aux jeux vidéos, mais plutôt à la musique et à l’écriture. Plus jeune, je croyais naïvement pouvoir vivre de ma passion grâce à internet, qu’un jour mon talent serait reconnu en m’y diffusant. J’ai misé beaucoup là-dessus: créant blogs et sites internet; écrivant nombre de chansons; apprenant à jouer de la guitare, de la basse, de la batterie, du clavier; apprenant à chanter aussi. Cela prend énormément de temps, beaucoup trop, et lorsque l’on se coupe du monde comme je l’ai fait, l’on fini par s’épuiser. La solitude est importante lorsque l’on est un artiste, mais il ne faut surtout pas oublier de vivre. Et puis il y a le pognon qui entre en compte, croyez bien que pour percer dans le milieu il en faut. Entre les instruments, le matériel d’enregistrement, les logiciels, vous avez vite fait de vous ruiner. Il y a la concurrence aussi, toujours à la pointe de la technologie, avec un son toujours plus imposant. Il arrive un moment où le talent ne suffit plus lorsque l’on veut innover musicalement, il faut du son… il faut investir.
Aujourd’hui, je n’arrive à rien, pas d’inspiration. Je lance un mp3 et parcours le site du pôle emploi. Il y a quelques nouvelles offres, mais rien qui me corresponde, comme trop souvent. Il fait lourd, je jette un œil par la fenêtre, le ciel est menaçant. J’éteins l’ordinateur, débranche les prises et profite du silence. J’aime lorsque la pression atmosphérique chute avant l’orage, ça m’apaise. Je tends l’oreille: pas un bruit, mais j’ai l’impression d’un léger acouphène à l’oreille droite. Pas étonnant vu mon exposition journalière aux décibels. Je n’y prête pas plus attention et monte les escaliers pour rejoindre ma chambre. Je m’allonge sur le lit; le temps s’adoucit; un frisson me traverse l’échine; j’entends l’orage au loin; je pense à ma situation sociale, mes quelques amis qui me reste; je suis usé, je m’endors.
Je fais un rêve étrange: un lapin mécanique avec un cigare au bec me fait signe que l’heure est venue: il me montre le cadran de sa Rolex en tapotant dessus. Surpris je fais un pas en arrière et son visage devient menaçant. Je fais un pas en avant en espérant qu’il se calme, mais, trop tard : il devient furieux, crache son cigare et me saute à la gorge. Je le saisis de toutes mes forces, l’éloigne de mon cou. Entre mes mains, sa carcasse gigote dans tous les sens. Il pousse des cris stridents et me meurtrit les bras avec ses pattes arrières. Je le repousse et prends la fuite. Durant ma course je le sens qui me rattrape, j’entends ses grognements se faire de plus en plus proche. Soudain, dans un éclair de lucidité, je me dis qu’il n’y a rien à craindre, que ce n’est qu’un rêve. Je stoppe ma course, me retourne, j’ai une batte de baseball dans la main droite, je la brandis et vlan ! Je fracasse mon agresseur avec: de l’huile gicle de son corps et m’arrose le visage, écœuré je me réveille.